Communication orale faite lors d’une journée de formation continue pour les médecins généralistes dans le cadre d’un programme pluri annuel de formation à la psychiatrie, Nantes le 11 octobre 2007.
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Visages du deuil au cours du XIX° siècle
Marcel Zins-Ritter MD. PhD
Avant la Révolution française la dimension personnelle de la mort occupait la place centrale du deuil. Le savoir-vivre du XIX° siècle allait la laisser pratiquement de côté. L’acteur principal de la scène ne sera désormais plus le mourant, mais celui qui portera le deuil. Ainsi, au cours de ce XIX° siècle, la mort devint un des actes important, incontournable de la vie sociale et parallèlement la préparation spirituelle et l’agonie se trouvaient progressivement escamotés. Cela pourrait se résumer en une formule : le savoir-vivre bourgeois impliquait un savoir mourir.
Fin XIX° siècle la baronne Staffe (1843-1911), référence incontestée en matière de savoir-vivre, écrivait : « (Le deuil), marque extérieure de la douleur (…) a des règles qui doivent être sévèrement observées. »
Ces règles concernaient trois plans successifs : L’annonce du décès, les funérailles et les formes du deuil.
L’annonce du deuil :
Il fallait distinguer les billets d’enterrement, véritable convocation aux funérailles ne concernant que les proches du défunt et de sa famille et les faire-part d’information destinés à la seule et stricte information des relations plus éloignées.
Les funérailles :
Les femmes restèrent très longtemps exclues des faire-part d’invitation des cortèges mortuaires. Ce n’est qu’à la fin du XIX° siècle que les veuves et les différentes femmes de la famille figurèrent enfin sur le faire-part. La coutume ancienne suivant laquelle l’invitation aux convois et aux funérailles n’était adressée qu’aux membres masculins de la famille ne subsistait que dans certains cercles restreints de l’aristocratie.
Ainsi, si les femmes finissent par figurer sur le faire-part, l’usage veut qu’elles n’assistent qu’au service religieux célébré pour le repos de l’âme du défunt. Seuls les hommes se rendaient à son domicile et accompagnaient le convoi jusqu’au cimetière.
Dans ce cortège, on marchait tête découverte, en silence, dans un maintien triste et recueilli, sans toutefois manifester de façon excessivement voyante la douleur que l’on ressent.
C’est au demeurant cet argument qui était avancé pour justifier l’absence des femmes jugées incapables d’une telle retenue.
Les formes du deuil :
Sous la Restauration, Horace Raisson distinguait dans sa 14ième édition du Code civil, manuel complet de la politesse … différentes formes de deuil : « Les usages du deuil sont réglés en France d’une manière immuable, d’après le degré de parenté ou d’alliance. »
Il était classique de distinguer le deuil ordinaire du grand deuil :
Le deuil ordinaire se portait après le décès des oncles et tantes (3 semaines), des cousins germains (15 jours) et des cousins issus de germains (8 jours).
Le grand deuil se portait quant à lui après le décès du père ou de la mère (6 mois), des grands-parents (4,5 mois), du mari (1 an & 6 semaines), de l’épouse (6 mois) et des frères et sœurs (2 mois).
Sur la fin du XIX° siècle, les règles relatives à la durée des deuils se durcirent assez considérablement :
Le deuil des veuves passa à deux années voire, si la veuve avait des enfants, à « au moins trois ans », dont une année de grand deuil, pour Madame la marquise d’Alq (Louise Alquié de Rieupeyroux), autre figure régulatrice du beau monde.
Le deuil des veufs passa à 18 mois dont la moitié de grand deuil.
Le tarif était le même pour les parents.
Celui des grands-parents était d’une année dont 6 mois de grand deuil.
Enfin, le deuil pour un membre de la fratrie était de 6 mois dont 5 de grand deuil.
Ce qui fera dire à Victor Hugo qu’ « à partir d’un certain âge, on finissait par rester en noir tout au long de l’année. »
Pour les femmes, le savoir-vivre était particulièrement strict durant ces périodes de deuil :
« (Les veuves ne devront porter) que des vêtements de laine noire, cachemire ou mérinos, châle long et carré, chapeau en crêpe, voile très long en crêpe à large ourlet, bonnet à barbes en crêpes, col et fichu de crêpe, gants de soie, filoselle ou castor, bijoux de jais ou en acier bronzé. Cheveux (…) lisses, non bouclés ni ondulés. » Préceptes de Madame Juranville.
La baronne Staffe exigeait de ces femmes le port d’un chapeau à long voile tombant sur le visage, d’une coiffe couvrant les cheveux, et pas le moindre bijou.
Aucune visite n’était autorisée durant les 6 semaines suivant le décès de l’époux, y compris les visites de condoléances qui ne pouvaient d’ailleurs n’être rendues qu’après un nouveau délai de 6 semaines, soit au total trois mois de clôture volontaire pour la veuve.
La rigueur des règles régissant le deuil n’empêchait cependant pas arrangements et même transgressions. Le 24 novembre 1903, le père de Marcel Proust, le professeur Adrien Proust, hygiéniste et secrétaire de l’Académie de médecine dont le thèse d’agrégation traitait « Des différentes formes de ramollissement du cerveau » (1866), décédait le jour même où sa belle-fille, sans avoir appris son décès, accouchait dans des conditions si dramatiques qu’elles mettaient sa vie en péril. Elle était si gravement souffrante dans les jours qui suivirent que l’on décida de lui cacher la triste nouvelle. Mais comment faire, sans éveiller ses soupçons ? Sa belle-mère, la veuve du professeur Proust, imagina un subterfuge, qui consistait à tricher avec les convenances : Venue visiter la malade, elle quitta en grand deuil son domicile rue de Courcelles, mais en emportant une toilette de rechange aux couleurs gaies, qu’elle enfila dans l’entrée avant de pénétrer dans la chambre de la convalescente. (Cité par C. Albaret)
Un cas particulier mérite enfin notre attention : le deuil des enfants.
Au début du XIX° il était d’usage de ne pas porter le deuil d’un enfant. C’était en particulier ce que précisait en 1806 L’Etiquette du palais impérial : L’Empereur ne prendrait pas le deuil si son fils ou son petit-fils venait à mourir, alors que toutes les autres personnes auraient à le porter.
Vers le milieu du XIX° siècle on estimait toujours qu’un père et une mère n’avaient pas à assister à l’enterrement de ceux qu’ils avaient perdus. Une distinction très nette était faite entre la tristesse bien naturelle et le deuil.
Sous le second Empire, la comtesse Dash (1804-1872 de son vrai nom Gabrielle Anne Cisterne de Courtiras, vicomtesse Poilloüe de Saint-Mars) à qui Alexandre Dumas avait dédicacé Les Demoiselles de Saint-Cyr, précisait : « …il n’est point ici question de sentiments, mais d’étiquettes, c’est-à-dire, de ce qui est strictement dû. » Or, en la matière, les parents ne devaient rien à leurs enfants : « Le deuil étant un signe de respect, on n’est pas tenu de porter celui de ses enfants. »
Ce n’est que dans les dernières décennies du XIX° siècle que la situation évoluera. En 1879, Clarisse Juranville observait que si les deuils d’ascendants à descendants n’étaient toujours pas obligatoires, « une innovation qui parait se répandre dans les familles est le deuil que l’on porte de ses enfants. »
La comtesse de Gencé (Marie-Louise Pouyollon née Blondeau, 1872-1951), première traductrice française des Aventures de Pinocchio (1910), poursuivait : « Les parents frappés par la mort de leur enfant portent souvent le deuil aussi longtemps qu’une veuve : c’est-à-dire pendant deux ans, dont une année de grand deuil. »
Conclusion
Ainsi s’annonçait les remises en cause du rituel qui auront lieu, cette fois au nom du sentiment, au cours du XX° siècle. Cela se fera très progressivement comme nous le montre Valery Larbaud (1881-1957) en 1932 dans son journal à la veille du premier anniversaire de la mort de sa mère : « Commande aujourd’hui le papier à lettres de demi-deuil ; j’aurai voulu commencer très exactement ce demi-deuil le 12 ; mais les vêtements ne seront prêts que le 14 ou le 15, le papier le 17. Mais à la réflexion il ne me déplait pas de prolonger le deuil de quelques jours. » Ce fils unique d’un pharmacien propriétaire de la source Vichy Saint-Yorre avait vécu la mort de son père à l’âge de 8 ans. Quant à l’auteur des Poèmes par un riche amateur et de Fermina Marquez, il décèdera sans laisser de descendance.
Au final, si le XIX° siècle aura longuement et ostensiblement exhibé la mort à travers le deuil, le XX° siècle s’engagera dans la voie de sa dissimulation.
