Communication orale faite lors d’une journée de formation continue pour les médecins généralistes dans le cadre d’un programme pluri annuel de formation à la psychiatrie, Nantes le 11 octobre 2007.
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Le deuil vu par la psychanalyse

Marcel Zins-Ritter MD. PhD

 

Avant l’approche psychanalytique le deuil était perçu comme un phénomène psychique allant de soi, caractérisé par l’atténuation progressive de la douleur provoquée par la mort d’un être cher. Le deuil est un phénomène normal, même pour Freud qui écrivait en 1915 : « Nous comptons bien qu’il sera surmonté après un certain temps et nous considérons qu’il serait inopportun et même nuisible de le perturber. »

 

Le principal apport de la psychanalyse s’appelle le travail de deuil tel qu’exposé justement par Sigmund Freud en 1915 dans Deuil et mélancolie, texte dont est tirée la précédente citation. 

 

Ce travail de deuil peut alors être défini, en utilisant le vocabulaire propre à la psychanalyse, comme un processus intrapsychique, consécutif à la perte d’un objet d’attachement, par lequel le sujet réussit progressivement à se détacher de celui-ci.

 

Il aura fallu vingt années à Freud pour arriver à finaliser ce concept. Dès 1895, dans les Etudes sur l’hystérie, qui introduisaient la notion générale d’élaboration psychique, il avait noté la forme particulière que prend cette élaboration en cas de deuil : « Peu après la mort du malade, commence (…) le travail de reproduction qui lui ramène à nouveau devant les yeux les scènes de la maladie et de la mort. Chaque jour (la patiente) passe à nouveau par chacune de ses impressions, elle en pleure, s’en console tout à loisir, pourrait-on dire. »


Par la suite, Freud remarque chez ses patients confrontés à la mort d’un proche, un manque d’intérêt pour le monde extérieur. Tout semble se passer comme si toute l’énergie du sujet semble accaparée par sa douleur et ses souvenirs.
Le travail de deuil est donc un cas particulier d’élaboration psychique qui consiste, faut-il le rappeler, en la nécessité pour l’appareil psychique de lier les impressions traumatisantes.

Deuil et mélancolie est un jalon important dans l’œuvre freudienne. Ce court opuscule (18 pages dans les Œuvres complètes, édition française), intégré à Métapsychologie, est suffisamment distant de ce qu’il est convenu d’appeler la première topique, à savoir l’existence de trois lieux psychiques nommés inconscient, préconscient et conscient (chapitre VII de L’Interprétation des rêves, 1900), pour annoncer clairement le virage de la seconde topique et ses trois instances que sont le ça, le moi et le surmoi (1920). Il s’agissait en fait, pour Freud, de davantage prendre en compte les défenses inconscientes.


Pour rappel, le ça est le pôle pulsionnel de la personnalité ; le moi est l’instance qui se pose en représentant des intérêts de la totalité de la personne et est comme tel investi de libido narcissique ; enfin le surmoi est là pour juger et critiquer après avoir été constitué par intériorisation des exigences et interdits parentaux.

Revenons au cas d’un sujet en travail de deuil. La résolution, ou non, de ce travail dépend de la réponse que le moi du sujet va faire à la question : partager ou non le destin de l’objet perdu ? La décision de rester en vie se fait en considérant l’ensemble des satisfactions narcissiques qu’il y a à justement rester en vie. Si leur poids est suffisant, le moi du sujet se décide à rompre son lien avec l’objet anéanti, rendant ainsi possible de nouveaux investissements.


Nous voici confronté au cœur du processus élaboratif du deuil : « Chacun des souvenirs, chacune des attentes par lesquels la libido était liée à l’objet sont présentifiés, surinvestis et sur chacun s’accomplit le détachement de la libido. » Ce que Lagache (1938) résume par la formule : le travail de deuil consiste à tuer le mort.


Ce processus nécessite un temps certain qui ne se compte pas en semaines, mais en mois. Il est souvent rythmé par la succession d’une multitude de dates anniversaires : bien sûr date de naissance de la personne décédée et première date de son décès, mais également anniversaire de mariage, de naissance des enfants, premières principales fêtes de type Noël, Pâques ou jour de l’an, mais aussi les premières vacances seul(e), voire des actes tout bêtes de la vie de tous les jours (tondre le gazon, réparer les gouttières, changer la machine à laver le linge).


Freud décrit bien tout ce lent et répétitif processus élaboratif : « L’épreuve de réalité a montré que l’objet aimé n’existe plus et édicte l’exigence de retirer toute la libido des liens qui la retiennent à cet objet. Mais la tâche qu’elle impose ne peut être aussitôt accomplie. En fait, elle est accomplie en détail, avec une grande dépense de temps et d’énergie d’investissement, et pendant ce temps, l’existence de l’objet perdu se poursuit psychiquement. Chacun des souvenirs, chacun des espoirs par lesquels la libido était liée à l’objet est mis sur le métier, surinvesti et le détachement de la libido est accompli sur lui. »

 

Petit rappel et en guise d’interlude : pour Freud, la libido est l’énergie postulée comme substrat des transformations de la pulsion sexuelle à la fois quant à l’objet (déplacement des investissements), quant au but (sublimation par exemple) et quant à la source de l’excitation sexuelle (diversité des zones érogènes). Chez Jung, la libido est compris dans une acceptation beaucoup plus large car elle désigne l’énergie psychique en général, présente dans tout ce qui est « tendance vers. »

Il est maintenant temps d’aborder la notion de deuil pathologique, signant l’échec du travail de deuil.


Pour Freud, il existe non seulement une différence entre le deuil normal et le deuil pathologique, mais également une gradation l’amenant à parler des deuils pathologiques pouvant prendre plusieurs visages :
- se tenir pour coupable de la mort survenue,
- nier cette mort,
- se croire influencé par le défunt (voire, à un degré supplémentaire, possédé par le défunt),
- se croire atteint de la même maladie ayant entraînée la mort (identification autopunitive).


Enfin, deuils normal et pathologiques se distinguent de ce que Freud appelait la mélancolie. Pour lui il n’existe qu’une différence, entre mélancolie et deuil : « Le trouble du sentiment d’estime de soi manque dans (ce) cas. » Au demeurant sa définition du phénomène dépressif est pertinente : « La mélancolie se caractérise du point de vu psychique par une dépression profondément douloureuse, une suspension de l’intérêt pour le monde extérieur, la perte de la capacité d’aimer, l’inhibition de toute activité et la diminution du sentiment d’estime de soi qui se manifeste en des auto reproches et des auto injures et va jusqu’à l’attente délirante du châtiment. »

 

Dans le deuil pathologique, le conflit ambivalentiel décrit précédemment perdure et passe au premier plan, le moi s’avérant être incapable de faire un choix : partager le destin de l’objet perdu ou rompre le lien avec lui.
Avec la mélancolie, un niveau supplémentaire est franchi, le moi s’identifiant carrément à l’objet perdu.

 

Après Freud, les psychanalystes ont continué à définir le deuil normal à partir de ses formes pathologiques, dépressive, mélancolique et maniaques. Ils ont également mis en évidence la fonction cardinale de l’agressivité envers le mort qui permettrait justement le détachement à son endroit. C’est dans la rébellion du sujet contre la perte que s’accompli le travail de deuil. Peu à peu la libido se détache puis se libère totalement de l’objet d’amour perdu.

 

Ces données psychopathologiques ont également été rapprochées et même validées par des données issues de l’anthropologie culturelle comme par exemple les travaux de Hertz (1928) portant sur les croyances collectives et les rites qui l’accompagnent.

 

En guise de conclusion, nous pouvons postuler qu’à l’occasion d’un deuil et du nécessaire travail afférant et mené à terme, le fonctionnement psychique du sujet peut être suffisamment remanié pour lui permettre de remanier significativement le regard qu’il porte sur lui-même et sur les autres. Le décès d’un proche, en particulier celui d’un père ou d’une mère, participe pleinement à l’acquisition de la maturité.